Le 21 novembre 1783, à une heure cinquante-quatre de l’après-midi selon la relation qu’en a laissée l’un des deux passagers, une machine de papier et de toile quitte le sol de Passy avec deux hommes dans sa galerie. C’est le premier vol humain libre, et presque chaque phrase du récit courant mérite d’être reprise, en commençant par l’endroit d’où la chose est partie.
Le premier vol humain est parti d’un château qui n’existe plus
Le départ a eu lieu au château de la Muette. Le piège est là : ce château n’existe plus. Le bâtiment qui porte ce nom aujourd’hui, siège d’une organisation internationale, est une construction du XXe siècle, et son adresse est la rue André Pascal, une voie privée ouverte en 1921 dans l’ancien parc, dont le nom honore le pseudonyme littéraire d’un Rothschild. Entre la machine de 1783 et cette rue, il y a cent trente-huit ans.
Ce qui reste du lieu tient dans un mot. La chaussée de la Muette, trois cent quarante mètres, ancienne voie de la commune de Passy, porte une explication officielle que la Ville de Paris publie encore : on appelait muettes les maisons destinées à garder les mues de cerfs et à mettre les oiseaux de fauconnerie au temps de la mue. Un nom de chasse royale pour le berceau de l’aérostation, c’est déjà une ironie.
Deux hommes, et pas un Montgolfier à bord
Dans la galerie se tiennent Jean-François Pilâtre de Rozier, né en 1754 à Metz, physicien, et François Laurent, marquis d’Arlandes, né en 1742 dans la Drôme, officier. Joseph-Michel et Jacques-Étienne Montgolfier ont fait la machine et sont restés au sol. La formule courante, le vol des frères Montgolfier, met dans la nacelle deux hommes qui n’y sont jamais montés.
Autre correction, plus discrète. Le mot premier ne vaut que pour le vol libre. Pilâtre de Rozier avait déjà décollé en octobre, retenu par des cordes, lors d’essais captifs. Il y avait donc déjà eu des hommes en l’air avant ce 21 novembre, simplement personne ne s’était encore laissé emporter par le vent. Benjamin Franklin assistait à la scène et a signé le procès-verbal, ce que confirme l’Académie des sciences.
Les seules mesures d’époque portent sur la machine
La durée, l’altitude et la distance circulent depuis deux siècles sans référence solide. En revanche, le titre gravé d’une estampe de 1783 conservée à la Bibliothèque nationale donne les dimensions de l’engin, et ce chiffre-là vient du temps même du vol.
- Hauteur du ballon, soixante-dix pieds, et diamètre, quarante-six pieds, selon la légende gravée de l’estampe.
- Au pied du roi de 0,3248 mètre, cela fait environ 22,7 mètres de haut sur 14,9 mètres de large, conversion de notre fait.
- Durée du vol, vingt ou vingt-cinq minutes selon les sources, sans moyen de trancher.
- Altitude, environ neuf cents mètres, chiffre courant mais invérifiable.
- Distance, neuf kilomètres d’après la plaque commémorative, alors que la ligne droite entre les deux points mesure environ 7,3 kilomètres, ce qui est cohérent avec une trajectoire à la dérive.
- Pilâtre de Rozier est mort en vol le 15 juin 1785, à trente et un ans, près de Boulogne.
Ils n’ont pas atterri dans Paris
Voilà le détail qui change la carte. En 1783, ni le départ ni l’arrivée ne sont dans la ville. Passy est une commune, la Butte-aux-Cailles aussi, rattachée alors à Gentilly. La rue de la Butte aux Cailles n’entre dans la voirie parisienne que par le décret du 23 mai 1863, quatre-vingts ans plus tard, et le jeu de données de la Ville le précise encore aujourd’hui : précédemment, voie de la commune de Gentilly.
Le quartier a gardé de cette époque une allure de village que la Butte-aux-Cailles entretient toujours, et la place Paul Verlaine, où se dresse la stèle, s’appelait place du Puits Artésien avant de prendre le nom du poète en 1905. Côté départ, le parc a été loti, et le jardin du Ranelagh en occupe une partie.
Le saviez-vous ? Un moulin plutôt qu’une butte
Une estampe gravée en 1783 porte une légende qui ne dit pas ce que tout le monde répète. On y lit que la machine est descendue au moulin de Croulebarbe, près de l’Hôpital, autrement dit dans la vallée de la Bièvre, au pied du versant, et non au sommet de la butte. Près de l’Hôpital désigne l’hôpital général, la Salpêtrière.
Les deux versions ne se contredisent pas frontalement, les lieux sont voisins, mais une légende gravée l’année même vaut mieux qu’une tradition orale. Cette vallée de la Bièvre était alors un fond humide de moulins et de tanneries, dont la manufacture des Gobelins reste le témoin le plus visible. Le premier équipage de l’histoire a donc probablement fini sa course dans un paysage d’eau et de meules, pas sur une hauteur panoramique.
Jean-François Pilâtre de Rozier, physicien, et François Laurent, marquis d’Arlandes, officier. Aucun des deux frères Montgolfier n’était à bord. Ils avaient construit la machine, ils ne l’ont pas montée.
Du côté de la Butte-aux-Cailles, dans l’actuel 13e. Une estampe gravée en 1783 est plus précise et situe la descente au moulin de Croulebarbe, dans la vallée de la Bièvre, au pied de la butte et non sur la butte.
Une stèle de bronze place Paul Verlaine, dans le 13e, à côté du puits artésien. Le château du départ, lui, a disparu, et le bâtiment qui porte son nom aujourd’hui date du XXe siècle.
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