Le 30 juin 1878, Paris fête l’Exposition universelle et, surtout, la République enfin installée : c’est la première grande fête nationale depuis la guerre et la Commune. Les rues disparaissent sous les drapeaux tricolores. Claude Monet, qui traverse alors une passe misérable, sort avec son matériel, demande à un commerçant l’autorisation de monter à son balcon, et peint La Rue Montorgueil dans la journée, presque d’un jet.
Le résultat ne ressemble à rien de connu. Les drapeaux ne sont pas peints, ils sont lancés : virgules de bleu, de blanc et de rouge jetées sur la toile, si vives que la rue elle-même semble battue par le vent. En bas, la foule n’est qu’une houle sombre traversée d’éclats. Monet a trente-sept ans, il vient de perdre sa maison d’Argenteuil, sa femme Camille est malade ; il peint pourtant la joie la plus pure de son siècle.
La Rue Montorgueil n’a pas changé de rôle
La rue Montorgueil était alors, comme aujourd’hui, la rue des ventres de Paris : commerces de bouche, restaurants, marchands des quatre-saisons, à deux pas des Halles décrites par Zola l’année précédente. Monet en fait un couloir de couleur qui monte vers le ciel, sans point de fuite classique : l’œil grimpe le long des façades comme la fumée d’un feu de joie. Le tableau, acquis par l’État en 1982, est aujourd’hui l’un des joyaux du musée d’Orsay ; sa version jumelle, La Rue Saint-Denis, peinte le même jour, est conservée à Rouen. Cinq ans plus tôt, le peintre avait déjà tenté la vue plongeante avec son Boulevard des Capucines.
Ce que Monet a inventé ce jour-là
- La touche libérée : les drapeaux sont de simples signes, lisibles seulement à distance.
- La vue plongeante, prise d’un balcon, qui deviendra la signature de Pissarro vingt ans plus tard.
- La couleur pure posée côte à côte, sans mélange, technique que les néo-impressionnistes systématiseront.
- L’idée qu’une foule peut être un motif, à l’égal d’un paysage ou d’un visage.
Un tableau devenu emblème républicain
Le 30 juin 1878 n’était pas encore le 14 juillet : la fête nationale ne sera fixée qu’en 1880. Cette journée-là fut donc une répétition générale, et la toile de Monet en garde la ferveur inaugurale. Reproduite sur les manuels scolaires, les timbres et les affiches officielles, La Rue Montorgueil est devenue l’image même de la République en liesse, ce qui aurait fait sourire son auteur : Monet ne s’intéressait qu’à la lumière, et disait n’avoir jamais compris la politique.
Remontez la rue Montorgueil un jour de marché : les étals, les enseignes anciennes et le mouvement continu sont les mêmes qu’en 1878. L’Escargot Montorgueil régalait déjà les Parisiens quand Monet monta sur ce balcon, et l’église Saint-Eustache veillait comme aujourd’hui sur le ventre de Paris. Le tableau vous attend au musée d’Orsay, et le lieu exact est épinglé sur notre carte de Paris.
La fête du 30 juin 1878, célébrant l’Exposition universelle et la jeune Troisième République : ce fut la première grande fête nationale organisée après la guerre de 1870 et la Commune. Paris pavoisa massivement, et Monet peignit la rue en une journée.
Au musée d’Orsay, à Paris, qui l’a acquise en 1982. Une toile jumelle peinte le même jour, La Rue Saint-Denis, est conservée au musée des Beaux-Arts de Rouen.
Depuis un balcon de la rue Montorgueil, dont il avait obtenu l’usage auprès d’un commerçant, en une seule journée. La touche rapide et les drapeaux réduits à des virgules de couleur donnent au tableau son mouvement caractéristique.