En 1898, Camille Pissarro loue une chambre au Grand Hôtel du Louvre, à l’angle de la place du Théâtre-Français, et peint pendant des semaines l’avenue de l’Opéra par sa fenêtre. Il en tirera une quinzaine de toiles, à toutes les heures : sous la pluie, dans le brouillard, au soleil de midi, et ce matin d’hiver où la neige a tout recouvert, transformant la plus impériale des perspectives parisiennes en estampe blanche.
Le vieux peintre, qui a passé sa vie à peindre les champs de l’Oise, découvre alors la ville comme un motif neuf. Sa touche s’accorde à la matière : neige poudrée en petits points serrés, fiacres réduits à des virgules noires, façades traitées en larges plans gris et mauves. Au fond, l’Opéra Garnier ferme la vue, silhouette dorée dans la brume. Haussmann avait dessiné l’avenue précisément pour offrir ce point de fuite ; Pissarro l’a peint mieux que personne.
Une fenêtre, faute de pouvoir sortir
Cette série ne doit rien au hasard. Depuis 1889, Pissarro souffre d’une infection chronique du canal lacrymal qui lui interdit de travailler en plein air par temps froid ou venteux. Le peintre le plus obstinément dehors des impressionnistes, celui qui refusait l’atelier, se retrouve contraint à la vitre. Il en fait une méthode : il loue successivement des chambres rue Saint-Lazare, sur le boulevard Montmartre, place Dauphine et au Louvre, et peint chaque fois la même vue jusqu’à l’épuisement des lumières.
L’Avenue de l’Opéra, la plus controversée de Paris
Percée entre 1864 et 1879, l’avenue de l’Opéra fit disparaître la butte des Moulins et des dizaines de rues médiévales. Haussmann exigea qu’aucun arbre n’y soit planté, pour ne rien masquer de la façade de Garnier : elle reste l’une des rares grandes voies parisiennes sans plantations. Les Parisiens la trouvèrent longtemps froide et théâtrale. Pissarro, anarchiste convaincu et peintre de paysans, aurait pu la détester ; il la peint sans ironie, fasciné par cette machine urbaine où défilent fiacres, omnibus, passants et lumière.
La série urbaine, testament d’un impressionniste
- Une quinzaine de toiles depuis la même fenêtre, entre janvier et mars 1898.
- Les versions les plus célèbres au musée Pouchkine de Moscou et au musée d’Orsay.
- Le point de vue exact : place du Théâtre-Français, à l’entrée de l’avenue, face à la Comédie-Française.
- Une méthode reprise ensuite pour le boulevard Montmartre, le Pont-Neuf et les jardins du bord des Tuileries.
Cinq ans avant sa mort, Pissarro invente ainsi une chronique urbaine peinte, série après série, fenêtre après fenêtre. Postez-vous place du Théâtre-Français un matin d’hiver, au ras des grilles : l’avenue file toujours vers l’Opéra, dont le plafond peint par Chagall couronne aujourd’hui la salle, la librairie Delamain veille à l’angle, et le lieu est épinglé sur notre carte de Paris.
Depuis une chambre du Grand Hôtel du Louvre, à l’angle de la place du Théâtre-Français, en 1898. Une infection de l’œil l’empêchant de travailler dehors, il peignit une quinzaine de vues de l’avenue par la fenêtre, à toutes les heures du jour.
Parce que le baron Haussmann l’a voulu ainsi : aucune plantation ne devait masquer la façade du palais Garnier, point de fuite de la perspective. C’est l’une des rares grandes avenues parisiennes sans arbres.
La version enneigée la plus connue est au musée Pouchkine de Moscou ; d’autres toiles de la série sont conservées au musée d’Orsay et dans plusieurs musées européens et américains.