C’est le roman le plus lu de la littérature française, et c’est aussi un plan de Paris. Les Misérables, publiés par Victor Hugo en 1862, promènent Jean Valjean, Cosette, Marius et Gavroche dans une ville arpentée rue par rue : la masure Gorbeau du boulevard de l’Hôpital, les allées du jardin du Luxembourg, la barricade de la rue de la Chanvrerie, les égouts enfin, traversés dans le noir avec un blessé sur le dos. Le plus troublant est que Hugo a écrit tout cela en exil, à Guernesey, de mémoire : le Paris des Misérables est un souvenir devenu plus vrai que la ville.
Une histoire : un roman écrit face à la mer
Hugo porte son projet depuis les années 1840, sous le titre Les Misères ; le coup d’État de 1851 l’interrompt et jette l’écrivain en exil. C’est dans sa maison de Guernesey, debout face à la Manche, qu’il achève le manuscrit, nourri de ses notes parisiennes et d’une documentation maniaque, jusqu’au vocabulaire des égoutiers. La publication de 1862 est le premier lancement mondial de l’histoire de l’édition : parution simultanée à Paris, Bruxelles, Londres et ailleurs, files d’attente devant les librairies, ouvriers se cotisant pour acheter les volumes. Le succès populaire est immense, une partie de la critique boude, et Baudelaire lui-même souffle le chaud et le froid.
Paris, entre-temps, a changé : quand le livre paraît, Haussmann éventre précisément les quartiers du roman. La rue de la Chanvrerie, où Hugo dresse la barricade d’Enjolras et où meurt Gavroche, a déjà disparu, absorbée près des Halles par la rue Rambuteau. Hugo le savait, et son roman est aussi cela : un tombeau de papier pour un Paris d’avant les percées, gardé au chaud dans quinze cents pages.
Les Misérables, adresse par adresse
- La masure Gorbeau, boulevard de l’Hôpital, près de la barrière d’Italie : premier refuge parisien de Valjean et Cosette.
- Le jardin du Luxembourg, où Marius tombe amoureux de Cosette, banc après banc, sans oser un mot.
- La rue de la Chanvrerie, engloutie sous la rue Rambuteau près des Halles : la barricade et le cabaret Corinthe.
- L’égout, du quartier des Halles jusqu’à la Seine : la traversée la plus célèbre du sous-sol parisien.
Le pèlerinage commence au jardin du Luxembourg, le seul décor du roman resté intact, se poursuit vers les Halles où dormait la Chanvrerie, et peut s’achever au Panthéon : Hugo y repose depuis 1885, après des funérailles qui firent descendre tout Paris dans la rue, comme un dernier chapitre écrit par la ville elle-même.
Le saviez-vous ?
La Cosette universelle, celle des affiches et des couvertures, est née d’un dessin : le portrait au balai d’Émile Bayard, gravé pour une édition de 1862. Hugo trouva l’image si juste qu’elle devint inséparable du livre ; cent trente ans plus tard, la comédie musicale l’a reprise telle quelle, et la petite fille de Bayard regarde désormais les passants sur tous les continents. Peu d’illustrateurs peuvent se vanter d’avoir donné son visage à un chef-d’œuvre.
Principalement rive droite et rive gauche autour de trois pôles : la masure Gorbeau au boulevard de l’Hôpital, le jardin du Luxembourg des amours de Marius et Cosette, et le quartier des Halles avec la barricade de la rue de la Chanvrerie, prolongé par la traversée des égouts vers la Seine.
Non. Cette ruelle proche des Halles a disparu lors du percement de la rue Rambuteau, au moment même où paraissait le roman. Hugo a d’ailleurs choisi sciemment un décor condamné, pour que la barricade n’appartienne qu’au livre.
Par le jardin du Luxembourg, seul décor conservé tel quel, puis vers les Halles et la rue Rambuteau sur les traces de la barricade, avant un salut à Victor Hugo au Panthéon, où il repose depuis 1885.



