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SECRET PARISIEN

Paris, le vendredi 18 septembre 2026

9e Arrt
boulevarddes Italiens
Littérature

Le Paysan de Paris, de Louis Aragon

Le passage de l'Opéra à quatre heures du matin, gravure de Gustave Doré
Gustave Doré, domaine public, via Wikimedia Commons

C’est un livre écrit contre la pioche, et par elle. Quand Louis Aragon compose Le Paysan de Paris, publié en 1926, le passage de l’Opéra, double galerie vitrée ouvrant sur le boulevard des Italiens, est condamné : le prolongement du boulevard Haussmann doit l’engloutir, et l’engloutira en 1925. Aragon en dresse l’inventaire amoureux et halluciné, boutique par boutique, le marchand de cannes, le coiffeur, les baignoires du premier, le café Certa où les dadaïstes tiennent leur quartier général. Sous sa plume, la galerie moribonde devient un temple du merveilleux quotidien : le surréalisme vient d’inventer sa mythologie moderne, dans un décor qui n’existait déjà plus à la parution.

Une histoire : le merveilleux à l’heure de la démolition

Le livre a deux sanctuaires. Le premier est donc ce passage voué à la pioche, dont Aragon fait visiter chaque vitrine comme une grotte sacrée : le café Certa, refuge du groupe dada replié de Montparnasse, y sert des cocktails à des jeunes gens qui s’appellent Breton, Soupault ou Éluard, et la prose d’Aragon garde l’inventaire des consommations comme une liste liturgique. Le second est le parc des Buttes-Chaumont : une nuit, Aragon, Breton et Marcel Noll y entrent comme on force un rêve, et le livre consacre le jardin d’Haussmann, son lac, son pont suspendu, son temple perché, en laboratoire du hasard objectif. Deux lieux, une méthode : regarder la ville assez fixement pour qu’elle avoue ses dieux.

La postérité du livre est immense : Walter Benjamin en fit la première pierre de son projet des Passages, les situationnistes y puisèrent la dérive, et des générations de flâneurs le glissent encore dans leur poche avant de pousser la porte des galeries survivantes. Aragon, lui, s’éloigna du surréalisme quelques années plus tard ; le passage de l’Opéra, dissous dans le boulevard, n’existe plus que dans ses pages, adresse pour adresse.

Le Paysan de Paris, du passage au parc

  • L’emplacement du passage de l’Opéra, absorbé en 1925 par le boulevard Haussmann, côté Italiens.
  • Le café Certa et ses cocktails dada, reconstitués ligne à ligne dans le livre.
  • Le parc des Buttes-Chaumont, son lac, sa grotte et son pont, explorés de nuit par le trio surréaliste.
  • Le temple de la Sibylle, belvédère du parc, autel du merveilleux moderne selon Aragon.

La visite de compensation s’impose : les passages des Panoramas, survivants du même monde vitré, donnent une idée exacte de ce que la pioche a pris ; et le parc des Buttes-Chaumont n’a rien perdu de sa puissance d’apparition, surtout à l’heure où les gardiens sifflent la fermeture. S’y faire enfermer reste déconseillé ; y penser très fort est, depuis Aragon, un exercice littéraire.

Le saviez-vous ?

On doit au Paysan de Paris une vocation capitale : Walter Benjamin découvrit le livre à Berlin et confia n’avoir jamais rien lu qui l’ait autant électrisé, au point d’en faire la source avouée de son grand œuvre inachevé sur les passages parisiens. Un livre français sur une galerie détruite a ainsi engendré la plus célèbre enquête philosophique jamais consacrée à Paris : les démolisseurs de 1925 travaillaient, sans le savoir, pour la bibliothèque universelle.

Le passage de l’Opéra existe-t-il encore ?

Non : cette double galerie ouvrant sur le boulevard des Italiens a été démolie en 1925 pour le prolongement du boulevard Haussmann. Le livre d’Aragon, paru en 1926, en reste l’inventaire le plus complet, boutiques et café Certa compris.

Pourquoi les Buttes-Chaumont dans ce livre ?

Parce qu’Aragon y raconte une exploration nocturne avec André Breton et Marcel Noll : le parc du Second Empire, avec son lac, sa grotte et son temple, y devient le laboratoire du sentiment de la nature chez les surréalistes, versant nocturne du merveilleux urbain.

Par où commencer une promenade Paysan de Paris ?

Par les passages survivants du quartier des grands boulevards, Panoramas en tête, pour retrouver la lumière des galeries, puis en montant vers les Buttes-Chaumont au crépuscule, livre en main, jusqu’au temple de la Sibylle.

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