Le lundi 10 août 1903, vers dix-neuf heures, un court-circuit se déclare sur une motrice à la station Barbès. Deux heures plus tard, la ligne 2 compte quatre-vingt-quatre morts, presque tous à la station Couronnes. L’incendie du métro de 1903 est resté dans la mémoire parisienne sous la forme d’une morale sur l’avarice, et c’est précisément cette morale que les journaux du surlendemain contredisent.
Ce que la légende raconte de l’incendie du métro de 1903
La version qui circule est simple et cruelle. Les voyageurs de Couronnes auraient refusé d’évacuer tant qu’on ne leur avait pas rendu leur billet, et seraient morts en réclamant leurs trois sous pendant que la fumée montait. Racontée ainsi, la catastrophe devient une fable, et une fable qui accuse les victimes.
La phrase existe. Le Figaro du 12 août 1903 publie le récit d’un rescapé, qui entend autour de lui, à l’arrêt du train : allons bon, la panne, remarquent les plus optimistes, eh bien, qu’on nous rembourse. Mais la suite de la même page démonte la fable en trois points.
- C’est une remarque de quelques secondes, prêtée aux plus optimistes, à l’instant où tout le monde croit encore à une avarie de service.
- Les voyageurs ne refusent pas de descendre : le même paragraphe dit que des employés leur font signe de descendre, et qu’ils descendent.
- Le remboursement vient de l’administration, pas de la foule. Le Petit Parisien du 12 août rapporte le chef de gare criant de remonter, qu’il y a une interruption de service et qu’on va rembourser les billets.
- Ce qui tue, d’après les mêmes témoins, c’est le noir et la fumée. La lumière s’éteint, les gens tâtent les parois de la voûte pour s’orienter, et bien peu savent de quel côté se trouve la sortie.
Un bilan qui a mis deux jours à se fixer
Le chiffre de quatre-vingt-quatre est solide, mais il n’a pas été connu tout de suite, et suivre son établissement est instructif. Le 11 août, Le Petit Parisien en est encore aux hypothèses, parle de soixante voyageurs asphyxiés ou brûlés, et rapporte même que des employés de la compagnie croient que tout le monde a pu se sauver. Le titre de la page interroge encore : y a-t-il des victimes.
Le 12 août, deux journaux indépendants tranchent le même jour. Le Temps titre en une, quatre-vingt-quatre morts, et attribue le chiffre officiel à un officier de paix. Le Figaro écrit que la Morgue et ses dépendances se trouvant trop petites pour recevoir les quatre-vingt-quatre cadavres, une partie des corps a été transportée à la caserne de la Cité. Deux sources séparées, la même arithmétique, le surlendemain.
Le reste du dossier tient en quelques chiffres de presse. Le convoi final comptait seize véhicules. Le premier pompier n’est descendu dans le tunnel qu’à trois heures et demie du matin. Quand le président du Conseil y est descendu à son tour, il régnait encore dans le souterrain une atmosphère d’environ cinquante degrés. Et Le Figaro note une famille de quatre morts, le père, la mère et deux fillettes.
Le quartier, avant et après
La rue des Couronnes déroule huit cent vingt-cinq mètres sur le flanc de Belleville. Son nom ne vient d’aucune couronne royale mais d’un lieu-dit, les Couronnes sous Savies, et la voie figure déjà en partie sur le plan de Roussel de 1730. Comme la Butte-aux-Cailles, elle n’est entrée dans Paris qu’au décret du 23 mai 1863, en venant de l’ancienne commune de Belleville.
Le boulevard voisin garde la trace du même toponyme : entre Ménilmontant et les Couronnes, on l’appelait boulevard des Trois Couronnes. Aujourd’hui le quartier se promène par le parc de Belleville, et les comptoirs du bas de la rue, comme Aux Folies, tiennent la mémoire populaire du secteur mieux qu’aucune plaque.
Le saviez-vous ? Ce que la catastrophe a laissé dans les couloirs
Aucune plaque ne signale l’événement dans la station, qui fonctionne comme les autres. Ce que la soirée du 10 août a laissé est ailleurs, et se voit dans tout le réseau : les blocs lumineux autonomes marqués sortie, qui continuent d’éclairer quand le courant tombe, sont la réponse directe au noir de 1903.
L’autre héritage est matériel. Les caisses de bois des premières rames ont été abandonnées au profit du métal, évolution qui aboutit aux Sprague-Thomson à partir de 1907. Une histoire technique de ce genre se lit bien au musée des Arts et Métiers, qui conserve de quoi comprendre ce que valait l’électricité de 1903. Reste la lacune de ce dossier, qu’il faut dire : la version de l’exploitant, publiée par la régie, n’a pas pu être consultée, son site refusant l’accès automatique.
Quatre-vingt-quatre. Le chiffre est donné le 12 août 1903 par deux journaux indépendants, Le Temps en titre de une et Le Figaro en page deux. La veille encore, on parlait de soixante victimes présumées.
Non. La phrase existe dans le récit d’un rescapé, mais elle est attribuée aux plus optimistes qui croient à une simple panne, au moment même où les employés leur font signe de descendre. Et le remboursement a été annoncé par le chef de gare, il n’a pas été réclamé par la foule.
Non. Il naît d’un court-circuit à Barbès, se ravive en chemin, et le convoi s’immobilise avant Ménilmontant. Couronnes est la station où les victimes se sont accumulées, pas le lieu du sinistre.
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