Avant les impressionnistes, avant la photographie, un homme a tout noté. Nicolas-Jean-Baptiste Raguenet (1715-1793) passa sa vie à peindre les rives de la Seine avec une minutie de greffier : chaque maison, chaque enseigne, chaque bateau, chaque badaud. Ses vues, une soixantaine, dont la fameuse joute des mariniers, forment le plus précieux document sur le Paris fluvial du XVIIIe siècle, celui d’avant les quais de pierre, quand le fleuve était à la fois une rue, un port et un terrain de jeu.
On y voit ce que nous avons perdu : des maisons dressées sur les ponts, des moulins flottants, des trains de bois descendus du Morvan, des lavandières agenouillées sur des bateaux-lavoirs, des baigneurs, des joutes de mariniers acclamées depuis les berges. Le pont au Change, le pont Notre-Dame et le Pont-Neuf y apparaissent tels qu’ils étaient : chargés d’échoppes, encombrés, bruyants, habités.
La joute des mariniers, sport de la Seine
Le plus célèbre de ces tableaux, peint en 1751 et conservé au musée Carnavalet, montre une joute nautique livrée entre le pont Notre-Dame et le pont au Change : deux barques lancées l’une contre l’autre, deux hommes armés d’une lance et d’un bouclier, et celui qui tombe à l’eau perd. Ce sport de corporation, réservé aux mariniers et aux compagnons du fleuve, se pratiquait les jours de fête devant une foule massée sur les berges, aux fenêtres, sur les toits et jusque sur les maisons des ponts. La Seine n’était pas un décor : elle nourrissait des milliers de familles, et ces joutes disaient la fierté d’un métier.
Un peintre topographe, et donc précieux
Raguenet n’était pas un grand nom de son temps : ni Watteau, ni Chardin, ni Fragonard. Il travaillait pour des commanditaires qui voulaient une vue exacte de leur ville, comme on commande aujourd’hui une photographie aérienne. C’est justement cette absence d’ambition artistique qui fait sa valeur : là où un peintre d’histoire aurait idéalisé, lui a compté les fenêtres. Les historiens de Paris le consultent comme une archive ; le musée Carnavalet conserve le plus bel ensemble de ses toiles.
Ce que les quais ont effacé
- Les maisons sur les ponts, démolies par ordonnances royales entre 1769 et 1788 pour dégager le fleuve.
- Les bateaux-lavoirs et les moulins flottants, disparus au cours du XIXe siècle.
- Les berges en pente douce, remplacées par les quais maçonnés que nous connaissons.
- La baignade en Seine, interdite en 1923 et revenue seulement au XXIe siècle.
- Les joutes de mariniers, dont Raguenet a laissé la plus célèbre image.
Accoudez-vous au parapet du quai de Gesvres et regardez le fleuve en pensant à ces toiles : l’eau est la même, la ville a tout changé autour. Le Pont-Neuf, seul pont jamais bâti sans maisons, est le seul décor de Raguenet resté intact. Ses vues s’admirent au musée Carnavalet, gratuit pour ses collections permanentes, et le point de vue est épinglé sur notre carte de Paris.
Un peintre parisien du XVIIIe siècle (1715-1793), spécialisé dans les vues topographiques de la Seine et de ses ponts. Ses quelque soixante toiles constituent le témoignage le plus précis sur le Paris fluvial d’avant les quais de pierre.
Un fleuve habité : maisons construites sur les ponts, moulins flottants, bateaux-lavoirs, trains de bois, baigneurs et joutes de mariniers. Tout cela a disparu entre la fin du XVIIIe siècle et les grands travaux du XIXe.
Au musée Carnavalet, dans le Marais, qui conserve la version de 1751 ainsi que le plus important ensemble de ses vues de la Seine. L’accès aux collections permanentes est gratuit.