Il ne peignait pas ses modèles, il dînait avec eux. Entre 1892 et 1895, Henri de Toulouse-Lautrec passe presque toutes ses soirées au Moulin Rouge, où la direction lui réserve une table et accroche ses toiles au mur. Au Moulin Rouge, l’une des plus grandes qu’il ait peintes, montre un groupe attablé sous la lumière au gaz, et au premier plan, coupé par le bord de la toile, un visage de femme verdi comme par une lampe de théâtre.
Ce vert, c’est toute la modernité de Lautrec. Là où Renoir peignait la fête au soleil, lui peint la nuit artificielle, celle qui déforme les teints et creuse les regards. Il travaille de mémoire, d’après des croquis pris sur le vif, avec une ligne d’affichiste et des aplats hérités de l’estampe japonaise. Le cadrage est photographique, les personnages coupés par le bord, la perspective barrée par une rampe : on entre dans le tableau comme on pousse la porte d’un cabaret.
Qui sont les visages attablés
Rien n’est inventé. Autour de la table se reconnaissent le critique Édouard Dujardin, la danseuse espagnole Macarona, le photographe Paul Sescau et l’ami Maurice Guibert ; au fond, devant un miroir, la Goulue rajuste sa coiffure, et Lautrec s’est glissé lui-même dans la profondeur, minuscule à côté de son grand cousin Gabriel Tapié de Céleyran. Le visage vert du premier plan est celui de May Milton, chanteuse anglaise dont il fit une affiche. Une bande d’habitués, peinte comme une photographie de famille prise à l’improviste.
Un aristocrate à Montmartre
Descendant des comtes de Toulouse, Henri souffre d’une maladie osseuse qui a stoppé sa croissance : un mètre cinquante-deux, des jambes fragiles, une canne. Ce corps l’écarte du monde de son rang ; il choisit Montmartre, ses cabarets, ses danseuses et ses filles de maison, qu’il peint sans jamais les juger. La Goulue, Jane Avril, Valentin le Désossé : ses affiches lithographiées les rendent célèbres et inventent au passage l’affiche moderne. Il meurt à trente-six ans, laissant plus de mille toiles et cinq mille dessins.
Le Moulin Rouge de Lautrec, où le retrouver aujourd’hui
- Au Moulin Rouge à l’Art Institute de Chicago ; l’essentiel de l’œuvre au musée Toulouse-Lautrec d’Albi.
- Les affiches originales et plusieurs toiles au musée d’Orsay.
- Le Moulin Rouge lui-même, dont la revue perpétue le french cancan de la Goulue.
- Le musée de Montmartre, qui raconte la Butte de ces années-là.
- La guinguette voisine du Bal du moulin de la Galette, peinte par Renoir seize ans plus tôt.
Passez boulevard de Clichy à la nuit tombée, quand les ailes rouges se mettent à tourner : le vert des lampes a disparu, l’électricité a tout adouci, mais la silhouette du moulin est exactement celle que Lautrec voyait en sortant, sa canne à la main. Le lieu est épinglé sur notre carte de Paris.
Parce que Toulouse-Lautrec peint la lumière artificielle du cabaret, celle des lampes à gaz et des premiers éclairages électriques, qui verdit les teints. C’est l’une des premières fois qu’un peintre assume ainsi la couleur de la nuit urbaine.
Assidûment : la direction lui réservait une table et exposait ses toiles dans l’établissement. Il y dessinait chaque soir la Goulue, Jane Avril et Valentin le Désossé, dont ses affiches firent des célébrités.
À l’Art Institute de Chicago. Le plus grand ensemble d’œuvres du peintre est conservé au musée Toulouse-Lautrec d’Albi, sa ville natale ; le musée d’Orsay en expose plusieurs toiles et affiches à Paris.