C’est le plus célèbre guide de Paris jamais écrit par un étranger, et il fut rédigé de mémoire, trente-cinq ans après. Paris est une fête, publié en 1964 après la mort d’Ernest Hemingway, raconte les années 1921-1926 : le jeune reporter américain sans le sou, marié à Hadley, habite un deux-pièces sans eau chaude au 74 de la rue du Cardinal-Lemoine, écrit dans les cafés pour économiser le charbon, emprunte ses livres faute de pouvoir les acheter, et a faim, d’une faim qui aiguise tout, les Cézanne du musée comme les pommes de terre à l’huile de la brasserie. Le livre est une carte au trésor de la rive gauche, adresse par adresse.
Une histoire : la mémoire retrouvée dans une malle
La légende de départ est belle et vraie : en 1956, le Ritz rend à Hemingway deux malles oubliées dans ses caves depuis 1930, pleines de carnets et de brouillons des années pauvres. L’écrivain vieillissant s’y replonge et compose ses vignettes parisiennes, portraits féroces ou tendres à l’appui : Gertrude Stein pontifiant rue de Fleurus, Sylvia Beach prêtant des livres et de l’argent dans sa librairie de la rue de l’Odéon, Scott Fitzgerald et un inoubliable voyage automobile. Le titre français vient d’un mot rapporté : Paris est une fête mobile, qui vous accompagne où que vous alliez le reste de votre vie. Publié à titre posthume, le livre a redonné pour toujours son parfum aux années vingt.
La géographie du bonheur est précise : l’appartement de la rue du Cardinal-Lemoine, la chambre de travail louée rue Descartes dans l’hôtel où était mort Verlaine, la place de la Contrescarpe et ses clochards au café des Amateurs, le jardin du Luxembourg traversé le ventre vide pour ne pas sentir les restaurants, et la Closerie des Lilas enfin, café du bout de sa rue, où il écrivit d’une traite une de ses plus grandes nouvelles entre deux cafés-crème. Le comptoir de la Closerie porte aujourd’hui une petite plaque de cuivre à son nom : les pèlerins la caressent comme une relique.
Paris est une fête, adresse par adresse
- Le 74 rue du Cardinal-Lemoine, deux-pièces des jeunes mariés, plaque en façade.
- La place de la Contrescarpe et la rue Mouffetard, marché et cafés du quartier pauvre.
- La librairie Shakespeare and Company de Sylvia Beach, rue de l’Odéon, bibliothèque de prêt du débutant.
- La Closerie des Lilas, bureau à ciel ouvert du boulevard du Montparnasse.
L’itinéraire coule de source : de la montagne Sainte-Geneviève au jardin du Luxembourg, puis jusqu’à la Closerie des Lilas pour un demi au comptoir des écrivains. La maison Shakespeare and Company d’aujourd’hui, face à Notre-Dame, a repris le flambeau de Sylvia Beach : on y achète le livre en anglais avant de refaire le chemin dans l’autre sens.
Le saviez-vous ?
Le passeport d’Hemingway pour ces années-là existe toujours : photo d’un jeune homme de vingt-trois ans à moustache neuve, signature ambitieuse, tampons de la traversée de 1923. C’est avec ce document qu’il fit les allers-retours des années folles, Toronto, Paris, Pampelune. La malle du Ritz, le passeport, la plaque de la Closerie : peu d’écrivains ont laissé des reliques aussi précisément localisées, comme si la fête n’avait jamais tout à fait fermé.
Au 74 rue du Cardinal-Lemoine, dans le 5e arrondissement, un deux-pièces modeste partagé avec sa femme Hadley, entre 1922 et 1923, puis près du Luxembourg. Il louait aussi une chambre pour écrire rue Descartes, dans l’hôtel où était mort Verlaine.
Oui, au 171 boulevard du Montparnasse : Hemingway y écrivait au café-crème et une plaque de cuivre marque sa place au comptoir. La maison, fondée au XIXe siècle, reste un restaurant et bar littéraire très vivant.
D’après une confidence d’Hemingway : Paris est une fête mobile qui accompagne pour toujours ceux qui y ont vécu jeunes. Le titre anglais, A Moveable Feast, dit la même chose ; le livre, publié en 1964 après sa mort, en est la démonstration.
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