Le 20 juin 1924, au Théâtre des Champs-Élysées, un rideau peint d’après un tableau de Picasso se lève sur des danseurs en maillots de bain tricotés. Chanel et les Ballets russes, c’est cette soirée-là : Le Train bleu, ballet de plage signé Bronislava Nijinska, livret de Jean Cocteau, musique de Darius Milhaud, décors d’Henri Laurens, et costumes d’une couturière que le monde de la danse ne connaissait pas encore.
Une histoire : Chanel et les Ballets russes, de Misia à Diaghilev
Tout passe par une femme, Misia Sert, rencontrée en 1919. Pianiste, modèle de Renoir, de Bonnard et de Toulouse-Lautrec, amie de Mallarmé, de Satie et de Proust, elle est le carrefour du Paris artistique et les journalistes la surnomment la reine de Paris. C’est elle qui introduit Chanel auprès de Serge de Diaghilev, patron des Ballets russes, génie du spectacle et permanent fauché.
La couturière devient sa bailleuse de fonds discrète. Elle soutient la compagnie quand les recettes manquent, héberge Igor Stravinsky et sa famille dans sa maison de Garches de l’automne 1920 au printemps 1921, et paiera les funérailles de Diaghilev, mort à Venise en 1929, dans l’île San Michele.
En 1924, Diaghilev lui demande les costumes du Train bleu. Le titre vient du train de luxe qui descendait vers la Côte d’Azur, le ballet moque les années folles et leurs sportifs mondains. Chanel habille les danseurs en jersey, comme ses clientes, maillots rayés, tuniques de tennis, peignoirs de plage. La photographie de plateau qui ouvre cet article les montre tous les quatre : Bronislava Nijinska en robe de tennis, raquette à la main, Anton Dolin en maillot rayé, Lydia Sokolova en nageuse, Léon Woizikovski en golfeur. Le public de la création n’aime pas beaucoup. L’histoire de la danse, elle, retiendra que ce soir-là le vêtement de sport est entré sur scène.
Les autres rideaux qu’elle a habillés
- Antigone, la pièce de Cocteau d’après Sophocle, créée le 20 décembre 1922 au Théâtre de l’Atelier : mise en scène de Charles Dullin, musique d’Arthur Honegger, décors de Picasso, costumes de Gabrielle Chanel, avec Antonin Artaud en Tirésias.
- Orphée, de Cocteau encore, en 1926.
- Œdipe roi, en 1937.
- La Règle du jeu de Jean Renoir, en 1939, où elle habille les invitées du château, ce qui reste la plus belle collection Chanel jamais filmée.
Où cela s’est joué, dans Paris
Le Théâtre des Champs-Élysées, avenue Montaigne, garde la mémoire de ces soirées, comme il garde celle du Sacre du printemps de 1913. À deux pas, l’avenue des Champs-Élysées menait les mêmes spectateurs vers les cabarets, et la maison de la rue Cambon rhabillait le lendemain matin celles qui avaient sifflé la veille. Le décor complet de cette vie parisienne se lit dans l’histoire de la maison.
Le saviez-vous ?
Le rideau de scène du Train bleu n’était pas un décor de commande : Diaghilev avait fait agrandir sur toile un tableau de Picasso, Deux femmes courant sur la plage. Le peintre, ravi, le signa. Ce rideau est aujourd’hui conservé à Londres, au Victoria and Albert Museum, et pèse à lui seul plus lourd que tous les costumes réunis.
Ceux du Train bleu, ballet créé le 20 juin 1924 au Théâtre des Champs-Élysées : maillots de bain et tenues de sport en jersey, dans l’esprit de ses collections de plage.
Oui. Elle a soutenu financièrement Serge de Diaghilev quand la compagnie manquait de recettes, hébergé Stravinsky à Garches en 1920 et 1921, et payé les funérailles de Diaghilev en 1929.
Misia Sert, pianiste et figure centrale du Paris artistique, rencontrée en 1919. Elle fut la meilleure amie de Chanel pendant tout l’entre-deux-guerres.
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