Le dimanche 4 février 1912, par grand froid, un tailleur d’origine autrichienne monte au premier étage de la tour Eiffel, vêtu d’un manteau de son invention. Franz Reichelt est mort en bas quelques secondes plus tard, et son histoire s’est figée depuis en une anecdote de mystificateur. Le journal du lendemain raconte autre chose.
Ce que Le Figaro écrit de Franz Reichelt le lendemain
La version qui domine aujourd’hui tient en une phrase : il avait obtenu l’autorisation d’essayer son parachute avec un mannequin, et il a trompé tout le monde en sautant lui-même au dernier moment. Le Figaro du 5 février 1912 dit exactement l’inverse. L’inventeur, écrit le journal, avait bien fait savoir que pour cet essai il prendrait place dans le parachute de son invention, mais on pensait qu’il n’en serait rien et qu’en parlant ainsi il avait voulu exciter la curiosité. Et le journal conclut : on se trompait.
Le même article précise que l’expérience eut lieu dans les conditions arrêtées par l’inventeur. Le Petit Journal ajoute que des cordes avaient été tendues entre les piliers, à sa demande, pour dégager le terrain où il comptait aborder. Il est arrivé à huit heures, déjà revêtu de son vêtement parachute, et les présents attendaient au pied du pilier ouest de voir s’il tiendrait parole.
Le ressort de l’histoire change alors complètement. Ce n’est plus la ruse d’un homme qui berne la police, c’est l’aveuglement d’un entourage qui ne l’a pas pris au sérieux. Reste que l’autorisation préfectorale n’a pas été retrouvée, et qu’aucune des deux versions ne peut se prévaloir de son texte.
Les chiffres du dossier, et leurs écarts
- Hauteur du saut, cinquante-sept mètres selon les sources récentes, cote du premier étage, mais soixante mètres selon Le Figaro du 5 février 1912.
- Poids de l’inventeur, soixante-douze kilos, chiffre qu’il donnait lui-même.
- Surface portante du vêtement déployé, trente-deux mètres carrés.
- Arrivée au pied de la tour à huit heures, saut vers huit heures vingt-deux selon les sources récentes.
- Âge, trente-trois ans, confirmé par Le Petit Journal du lendemain.
- Ce n’était pas sa première expérience sur place : le même journal rappelle qu’il avait déjà procédé à des essais l’année précédente, dont un du haut de la première plateforme.
Le Figaro est catégorique sur la fin : l’appareil ne fonctionna pas, l’homme tomba comme une masse, la mort fut instantanée. Le corps a été transporté à l’hôpital Laennec, rue de Sèvres, et non à Necker comme on le lit parfois. Les essais antérieurs, tous avec des mannequins, avaient échoué, ce que le journal ne se prive pas de relever.
Un piège de nom, et un piège de date
L’article du Figaro est signé Frantz-Reichel. Ce n’est pas la victime qui signe son propre récit nécrologique : Frantz Reichel était un journaliste sportif, homonyme presque parfait. Le journal, lui, écrit le nom du mort François Reichelt. Trois graphies proches pour deux hommes différents, de quoi tromper bien des relectures.
Autre piège, plus discret. L’adresse habituellement donnée pour le lieu de la chute, l’avenue Anatole France, ne portait pas ce nom en 1912 : elle a été dénommée par arrêté du 4 juin 1926, quatorze ans après. Elle correspond à l’allée centrale nord du Champ-de-Mars.
Le saviez-vous ? Inscrite, et non classée
Puisqu’on parle de la tour Eiffel, autant corriger l’erreur la plus répandue à son sujet. Elle est inscrite au titre des monuments historiques par arrêté du 24 juin 1964, et non classée. Les deux régimes ne se valent pas, le classement étant le degré le plus fort, et la formule tour Eiffel classée monument historique, que l’on lit partout, est simplement fausse.
Le lieu du saut n’a rien gardé de 1912. Le premier étage a été entièrement réaménagé en 2014, avec un plancher de verre, et seule la cote est restée la même. Aucune plaque, aucun marqueur ne rappelle l’affaire, ce qui n’a rien d’étonnant : la tour ne commémore pas les morts qu’elle a causés. Pour la regarder de loin, l’esplanade du Trocadéro reste le meilleur poste.
C’est la version dominante aujourd’hui, mais Le Figaro du lendemain dit l’inverse : il avait bien fait savoir qu’il prendrait place dans le parachute, et l’on pensait qu’il n’en serait rien. L’autorisation préfectorale elle-même n’a pas été retrouvée, donc rien ne permet d’affirmer ce qu’elle contenait.
Du premier étage de la tour Eiffel. Les sources récentes donnent 57 mètres, cote du premier étage, Le Figaro du 5 février 1912 écrit soixante mètres. L’écart est réel et vaut d’être donné tel quel.
Non. Le Figaro est net : peu de personnes furent témoins, on n’y croyait pas. Un dimanche matin très tôt, par grand froid et vent vif, quelques photographes, quelques reporters et quelques personnalités de l’aéronautique.
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