Le tableau tient dans une feuille de papier, quarante-six centimètres de haut, et il montre une géante de quarante-six mètres. Vers 1884, le peintre Victor Dargaud plante son chevalet à un carrefour de la plaine Monceau et fixe ce que les Parisiens voyaient alors sans y croire : la statue de la Liberté rue de Chazelles, brune comme un sou neuf, prise dans une cage d’échafaudages, dépassant des toits du 17e arrondissement entre un marchand de vins et un grand pignon bleu de réclame. Sur le trottoir, personne ne lève les yeux.
Une histoire : la statue de la Liberté rue de Chazelles
Au 25 de la rue de Chazelles travaillait depuis 1860 une maison de couvreurs et de chaudronniers d’art, l’atelier Monduit, devenu au fil des successions Gaget, Gauthier et Cie. On y avait battu des ornements pour Notre-Dame et pour Pierrefonds, on y avait relevé la colonne Vendôme abattue par la Commune : des gens dont le métier était de travailler le cuivre et le plomb à la taille des monuments. Quand Viollet-le-Duc choisit, pour la Liberté d’Auguste Bartholdi, une peau de cuivre repoussé, c’est chez eux que l’ouvrage tombe.
Trois cents feuilles de cuivre, un mètre sur trois, guère plus de deux millimètres d’épaisseur, chauffées puis frappées au maillet de bois sur des formes taillées d’après les plâtres du sculpteur. Le métal, soixante-quatre tonnes, est offert par l’industriel Pierre-Eugène Secrétan. Viollet-le-Duc meurt en 1879 ; Bartholdi appelle Gustave Eiffel, qui abandonne le lest de sable pour un pylône de fer, neuf étages de traverses et de diagonales, une peau suspendue libre de jouer avec le vent. Les calculs reviennent à Maurice Koechlin, celui-là même qui dessinera bientôt la tour Eiffel. La charpente sort des ateliers de Levallois-Perret, le cuivre de la rue de Chazelles.
À partir de 1881, la maison loue trois mille mètres carrés de terrain à côté de ses ateliers et commence le montage. La Liberté grandit à ciel ouvert, tôle après tôle, au-dessus d’un quartier tout neuf où les immeubles haussmanniens voisinent encore avec les maisons basses de l’ancien village des Batignolles. On prend l’habitude d’aller la voir, on visite l’intérieur moyennant un droit d’entrée, un journaliste du Temps y envoie ses lecteurs : « une des curiosités les plus intéressantes de Paris ». Le 4 juillet 1884, jour de fête nationale américaine, la statue achevée est officiellement remise à l’ambassadeur des États-Unis, Levi Parsons Morton.
Le 29 novembre 1884, un vieil homme de quatre-vingt-deux ans traverse Paris pour venir la regarder : Victor Hugo. Devant elle, il dit : « Oui, cette belle œuvre tend à ce que j’ai toujours aimé, appelé : la paix. » Puis, comme on recueille ses mots : « Il était bon que cela fût fait. » Il mourra six mois plus tard. Le démontage commence en février 1885 : trois cent cinquante pièces réparties dans deux cent quatorze caisses, dont trente-six pour les seuls rivets, rondelles et boulons, deux convois de quarante et trente wagons jusqu’à Rouen, seize jours de chargement à bord du transport l’Isère. Le navire entre dans le port de New York le 17 juin 1885 ; la Liberté y sera inaugurée le 28 octobre 1886. Rue de Chazelles, il ne reste rien. Il reste ce tableau.
Ce qu’il faut regarder dans le tableau
- Le cuivre est brun. Neuve, la Liberté a la couleur d’un sou ; le vert-de-gris ne viendra qu’après des décennies d’air marin. Paris ne l’a jamais vue verte.
- Les échafaudages de bois montent plus haut qu’elle et l’enferment comme une volière. Sur les planchers, et jusque sur la galerie du flambeau, Dargaud a posé des silhouettes grandes comme des têtes d’épingle : l’échelle humaine donnée en trois coups de pinceau.
- Le pignon bleu du Petit Journal, à droite, occupe plus de toile que la statue. Le tirage y est claironné en gros chiffres blancs, et le prix dessous : cinq centimes. La réclame écrase la merveille, et le peintre le sait très bien.
- Au rez-de-chaussée, une devanture lie-de-vin à lettres d’or : commerce de vins, et l’argument massue peint en grand, deux billards.
- Deux ouvriers en bleu, à gauche, dont l’un lève le bras vers son camarade. Ce sont les seuls du tableau qui aient l’air de parler de quelque chose.
- Une femme au fichu rouge au milieu des noirs et des bruns : l’unique note vive de la toile, posée là exactement où il faut.
- Les arbres sont nus, la lumière est basse et blanche. C’est l’hiver parisien, celui qui va si bien aux chantiers.
- En bas à gauche, la signature : Victor Dargaud.
Dargaud, le peintre des échafaudages
Victor Dargaud n’est pas un impressionniste, c’est un greffier. Il expose au Salon de 1873 à 1891 et son sujet, presque toujours, est Paris en train de se faire ou de se défaire : le chantier de l’Hôtel de Ville relevé après l’incendie de la Commune, les travaux du Crédit Lyonnais, le Trocadéro tout neuf, des verreries de banlieue, des ruelles promises à la pioche. Il est membre de la Société des amis des monuments parisiens, ce qui dit assez son programme : peindre avant que cela disparaisse. Cette façon de traiter un chantier comme un sujet noble le rapproche d’un aîné illustre, Hubert Robert peignant la démolition des maisons du pont Notre-Dame, et son goût des murs peints répond aux kiosques à journaux de la même époque.
Cette toile est présentée au Salon de 1884, l’année même du don aux États-Unis. Au Salon suivant, il expose un autre morceau du chantier : la main seule de la statue. Le musée Carnavalet conserve une dizaine de ses vues de Paris, dont celle-ci, une huile sur toile de 46,4 sur 32,3 centimètres entrée dans les collections en juillet 1958, sous le numéro d’inventaire P1964.
Suivre la Liberté dans Paris aujourd’hui
Au 25 rue de Chazelles, il n’y a plus qu’un immeuble sans histoire, à deux rues du parc Monceau, et il faut ce tableau pour croire qu’une géante a poussé là. Le reste de la famille, en revanche, se visite.
- Le plâtre original, le modèle grandeur achevé en 1878, légué par la veuve de Bartholdi en 1907 avec le fonds de l’atelier : il est au musée des Arts et Métiers.
- Le premier bronze tiré de ce plâtre, offert par Bartholdi en 1900, planté au jardin du Luxembourg en 1906, puis mis à l’abri au musée d’Orsay depuis 2012 après le vol de sa torche. Une copie tient sa place dans le jardin.
- La Liberté de l’île aux Cygnes, au quart de la new-yorkaise (11,50 mètres, 14 tonnes), fondue en 1885 par Thiébaut frères, offerte par le comité des Américains de Paris et inaugurée par le président Carnot le 4 juillet 1889. Tournée vers l’est pour ne pas montrer le dos à l’Élysée, elle n’a été retournée vers New York qu’en 1937.
- La Flamme de la Liberté, réplique à l’échelle du flambeau, posée place de l’Alma en 1989, à quelques pas du pont de l’Alma.
Le saviez-vous ?
Pour financer la fin du chantier, la maison vendait des Liberté miniatures portant le nom de Gaget moulé sur le socle. Les visiteurs américains repartaient avec leur petit Gaget, et la légende veut que le mot gadget soit né de cette prononciation. La jolie histoire n’est pas prouvée, mais la rue de Chazelles tient là son plus beau titre de gloire. Autre souvenir de chantier : en 1882, la statue montait déjà jusqu’à la taille, et Bartholdi invita les journalistes à déjeuner sur une plateforme dressée à l’intérieur du corps.
Au 25 rue de Chazelles, dans le 17e arrondissement, chez les fondeurs Gaget, Gauthier et Cie. Elle y fut assemblée de 1881 à 1884 sur un terrain loué à côté des ateliers, puis démontée en février 1885 pour rejoindre New York. Il n’en reste rien sur place.
Il appartient aux collections du musée Carnavalet, sous le numéro d’inventaire P1964. C’est une huile sur toile de 46,4 sur 32,3 centimètres, présentée au Salon de 1884 et entrée au musée en juillet 1958.
Parce que le cuivre neuf est brun. La patine verte n’est venue que lentement, après l’installation à New York en 1886, sous l’effet de l’air marin. Les Parisiens n’ont donc jamais vu qu’une Liberté couleur de sou neuf.
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